« Médiatiser sans féminiser »

Les femmes sportives gagnent en reconnaissance et les médias spécialisés parlent de plus en plus d’elles. Mais cela n’a pas toujours été le cas. C’est pourquoi Aurélie Bresson a créé « Les Sportives » : un magazine consacré aux femmes. 

En 2016 le premier numéro du magazine « Les Sportives »est sorti . En quoi avez-vous ressenti le besoin de créer un nouveau support dédié au sport féminin ?

Souvent je me pose cette question et je me dis : « Est-ce qu’on est obligé de devoir créer un support dédié aux femmes dans le milieu sportif ? ». Je n’ai pas intellectualisé cette envie. Je crois qu’à un moment je me suis dit : « J’ai envie, j’y vais et je me lance ». L’engouement qu’il y a autour des Sportives montre une chose : il y avait un vide, que cette thématique-là n’était pas assez traitée dans les autres médias, et que c’est en comblant ce vide que l’on s’en rend compte. Ce magazine met donc cela en lumière, et s’il peut changer les mentalités et avoir une influence sur ce thème, c’est le plus important.

Comment avez-vous monté le magazine ? Et comment avez-eu les soutiens nécessaires ?

Au début, j’ai voulu monter le magazine sur Paris. Et c’est là-bas que j’ai rencontré des difficultés. Autant c’était simple pour les contacts, puisque j’y avais fait mes études et commencé à y travailler, autant les démarches d’entrepreneurs se sont révélées être une vraie pagaille.

J’ai donc décidé de retourner en Franche-Comté, ma région natale, où l’on m’a donné une vraie confiance. Je ne dis pas que ça s’est fait comme ça, les incubateurs m’ont freinée en me disant trois choses : c’est un média, je suis une femme et je suis trop jeune. Mais à partir du moment où j’ai eu le feu vert, tout est allé très vite. Mes fameux contacts ont été une vraie force pour le lancement : on connaît toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un autre contact qui lui connaît la bonne personne. Les relations font la différence, et c’est valable pour tous les projets finalement.

Maintenant parlons du magazine en lui-même. « Double je(u), Hors jeu, Dans leurs veines ». Ce sont les noms de différentes rubriques du magazine. Comment avez-vous fait ces choix de noms ?

Lors d’un moment entre amis, où on a cherché des jeux de mots avec le mot « jeu » et ils sont nés comme ça. Mais depuis le numéro de janvier, ils ont changé. On est revenu à des noms plus classiques tout en en restant autour des sportives parce que finalement, ce qui marche le mieux, ce sont les choses les plus simples.

Comment choisissez-vous les sujets ? Et qui sont vos collaborateurs ?

Pour les sujets, j’ai souvent une bonne intuition. J’ai aussi l’avantage que mes plus grandes amies sont des sportives, donc j’arrive à pressentir ce qui va pouvoir être intéressant. Par exemple, dans le dernier numéro [celui de janvier] on traite les relations mère-fille, alors qu’on assiste justement à un boom de grossesses parmi les sportives de haut-niveau. Après, il y a aussi des sujets qui tombent un peu du ciel : une histoire particulière qui peut s’avérer intéressante pour le magazine. Autour de moi, il y a une dizaine de personnes. Ce sont des pigistes qui écrivent régulièrement pour les gros dossiers, et d’autres pour le reste du magazine. Moi je n’écris plus grand-chose, juste l’édito.

« On médiatise des choses qui ne le sont pas tout simplement. »

Le contenu du magazine est-il féministe ou alors a-t-il un but totalement objectif ?

Il est les deux. Il est à la fois féministe et à la fois purement informatif. Ce n’est pas parce qu’on médiatise les femmes que l’on est féministe. On médiatise des choses qui ne le sont pas tout simplement. Il faut faire attention à l’utilisation du mot « féministe » de nos jours. Tout le monde l’utilise sans savoir ce qu’il veut dire. Selon moi, l’adjectif pour qualifier le magazine, ça serait « juste ». On médiatise avec justesse ce qui ne l’est pas, et on met à égalité toutes les sportives : celles ayant un handicap, celles de 10ans ou celles de 80ans.

La place des sportives a-t-elle évoluée dans le monde sportif ?

Bien sûr qu’elle a évolué. Elles sont davantage médiatisées, elles peuvent vivre de leur sport et pratiquer celui qu’elles veulent. Les regards changent, même si des propos machistes persistent comme quoi une femme ne peut pas faire du foot ou du rugby. Mais c’est la même chose pour un homme qui fait de la danse ou de la gym.Tout le monde peut faire ce qu’il veut ; on est tous sur le même pied d’égalité.

Qui sont les lecteurs, et comment évoluent-ils depuis 2016 ?

L’erreur que j’ai faite au lancement a été de ne pas savoir à qui j’allais m’adresser. Les femmes ne sont pas censées aller dans le rayon de la presse sportive, il fallait donc s’attendre à un lectorat masculin important. En plus d’eux, une bonne partie des abonnés sont des institutions : écoles, mairies, le parlement européen… Le magazine les touche part son axe informatif et qualitatif.

« Quand on parle des Sportives, on parle d’Aurélie et inversement. »

Sent-on un réel engouement derrière un tel projet ?

Oui, l’engouement derrière un tel projet est bien là. Je le sens particulièrement parce que le magazine est encore extrêmement lié à moi. Quand on parle des Sportives, on parle d’Aurélie et inversement. L’engouement se ressent aussi grâce à l’intérêt grandissant des partenaires, des médias, alors que le contexte pour le print est peu favorable comme en témoigne la chute des ventes des grands comme L’Équipe.

Par rapport à ces difficultés, est-ce que vous avez dans l’idée de passer sur une version numérique du magazine ?

Tout doucement on passe en numérique, même si le papier reste ce qui marche le mieux.L’objet magazine en lui-même devient rare, quelque chose que l’on a envie de garder. En trouver un devient une chasse au trésor.

À votre avis quel est l’avenir du journalisme sportif ?

J’ai du mal avec le mot « journalisme » aujourd’hui. Certains médias sont classés dans le journalisme alors qu’ils n’en sont pas. Pour moi le journaliste est une personne qui se renseigne, qui rassemble des propos, qui essaye de comprendre et qui n’émet pas de jugement ou qui ne va pas jusqu’au voyeurisme, comme ce qui peut se passer à la télévision sur certains reportages ou live. Je pense que le métier de journaliste va s’essouffler pour être complètement revisité.

Retrouvez le magazine ici

Crédits photo : Marie Lopez-Vivanco

Mathilde Hamel

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