Ma journée avec un député

Élu pour représenter le peuple auprès du gouvernement, le député joue un rôle important dans la prise de décision et la vie de tous les citoyens. Mais que fait-il réellement ? Comment et avec qui travaille- t-il ? Pour répondre à toutes ces questions, j’ai passé une journée auprès de l’un d’entre eux. Reportage

Départ 7h43, nous sommes en retard de bientôt 15 min. Je prends place dans la voiture et m’installe au côté de Stéphane*, assistant parlementaire du député que je vais rencontrer et avec lequel nous allons partager cette journée. Plus de 30 kilomètres nous séparent de notre destination ; la permanence du député de Seine-Maritime.

 » en fait il y a exactement 34 kilomètres pour arriver à la permanence. Je fais cette route 3 fois par semaine au moins «  me confie mon chauffeur.

Nous parcourons les petites routes départementales de la campagne du Pays de Caux sous une pluie diluvienne. Nous passons les bourgades encore endormies d’un matin d’automne de Croix Mare et de Motteville.

Au loin, nous apercevons, dans un ciel orageux, à droite des éclairs, à gauche un alignement de lumières rouges clignotantes. C’est un parc éolien.

8h29

Nous arrivons finalement à l’entrée d’une petite zone d’activité industrielle. Nous sommes en retard. Stéphane cherche sa carte d’accès dans les poches de son manteau d’hiver. Le vent souffle :

 » bah m… ! qu’est-ce que j’en ai fait ? …Ah c’est bon la voilà ! ».

Nous entrons dans un grand espace d’accueil, vide! Le député semble lui aussi en retard ou est déjà (re)parti ?

J’apprendrai par la suite qu’il avait « les pieds dans l’eau » en raison des fortes précipitations de la veille dans la région.

Mon guide me fait visiter. Une salle de réunion, un point cafétéria, le bureau du député et la pièce attenante avec deux grands bureaux et une table de réunion où je pose mes affaires. De grandes baies vitrées offrent une vue sur le parking et de l’autre côté de la rue les bâtiments d’une usine agro-alimentaire spécialisée dans le saumon fumé et le foie gras.

09h00

La porte s’entrouvre avec un léger grincement. Un cartable apparaît puis une silhouette féminine emmitouflée les bras chargés de grosses enveloppes kraft estampillées « Assemblée Nationale ». C’est Bérénice* la collègue de Stéphane. Elle arrive directement de la boîte postale d’où le courrier est relevé chaque matin. Elle est souriante, nous dit bonjour puis prend son poste. Elle décachète le courrier, a pris un tampon encreur, « reçu le » ; où elle a modifié la date du jour et classe le courrier dans trois grands parapheurs placés devant elle. Stéphane m’explique qu’il fait un premier tri dans les courriels reçus sur trois boites de messageries différentes. Il a également ouvert l’agenda électronique pour y modifier le programme de la journée en fonction des messages reçus. C’est une routine qui s’installe et semble bien rodée. Une sonnerie de téléphone, « collaborateur parlementaire du député, bonjour… » Stéphane prend une fiche vierge devant lui. Il renseigne, date, heure, nom et prénom de l’interlocuteur, le motif de l’appel, un téléphone, une adresse mail et une adresse postale. C’est une dame qui a eu un problème avec ses impôts, un retraité qui est en difficulté avec sa caisse de retraite…

« J’ai bien noté », il répète et fait valider son interlocuteur. « J’en parle avec monsieur le député et je vous rappelle ». Il semble à l’écoute, disponible et attentionné. Il raccroche. Je lui demande :

« Vous êtes un peu assistante sociale ? »

« Nous avons un rôle social. Le député est le représentant de la population. Il doit être à l’écoute. Il n’a pas la réponse ni la solution à tout mais il se doit d’être un facilitateur…pour mettre les habitants en contact avec la bonne personne ou le bon service, les mettre sur la bonne voie… »

9h23

La voiture du député se gare. Une petite C3 noire. Il entre dans le bureau, salut tout le monde sans prêter une grande attention à ma présence.

 » Bonjour ! «  me dit le député avec un sourire pincé, à la fois en signe de réserve et de timidité mal dissimulée.

Il s’installe, face à moi, à la grande table, entre les deux bureaux de ses collaborateurs, et commence à travailler.

De sa main gauche, le député (nous l’appellerons Richard) saisi un à un les trois parapheurs que Bérénice avait disposés devant elle et les dépose sur la grande table blanche devant lui. De sa main droite il prend la pile de feuilles dans le panier du photocopieur et les place à côté de lui.

9h27

La journée s’est accélérée. Elle commence pour lui. En 4 minutes il a donné le ton. Tout vient de changer. Nous étions là depuis déjà 1h et en 4mn il a changé le rythme.

Pour commencer, il feuillette les journaux de la PQR : Courrier cauchois, Paris Normandie, 76 actu… puis les courriers et dossiers qui l’attendent et lui ont été préparés.

Retour sur la tribune de Paris-Normandie : la transition écologique et le mix énergétique. Le député est en pleine page. Chacun semble être déjà passé à autre chose. Même routine chaque matin, tous les dossiers et courriers de moment sont préparés en amont par les collaborateurs et constitue une pile multicolore dans un coin de la table. Dans ce flot de courriers, de nombreuses invitations, pour des réunions, des concerts, des inaugurations…  » On est obligés de trier ce qui est important car on ne peut pas être partout ! » La circonscription s’étend sur plus de 1700km² et ne compte pas moins de 233 communes. « Parfois il est bien d’assister à certains événements dans un but politique mais il arrive aussi très souvent que cela ne soit que simplement un but stratégique ou de communication pour faire acte de présence ».

Apposer des signatures, passer des coups de téléphones, relire les discours qu’il devra prononcer dans la journée, rapide coup d’œil sur les projets proposés et synthétisés par ses collaborateurs… Beaucoup de choses à faire donc. Sur l’agenda, à la date du jour, est inscrit une visite à l’école de pompier.  » Est ce qu’on a répondu à l’invitation ? » Non. « Ça m’embête mais dans ce cas appelle pour dire que je ne viens pas (…) dis leur que j’ai les pieds dans l’eau ».

Chacun travaille, parle, échange. Alternativement, Richard interpelle Bérénice et Stéphane. Ces échanges semblent une symphonie pour eux trois, une vraie cacophonie pour moi qui écoute et ne connais pas le sujet dont il parle.

« As-tu préparé les éléments de langage et le discours pour cet après-midi ? »

« Oui, c’est la base du carton et de la lettre d’invitation, avec la reprise du travail que Thomas a préparé à Paris avec le Dir Cab de la ministre »

Thomas est le troisième assistant parlementaire de Richard. Il est basé à Paris et plus particulièrement à l’Assemblée Nationale. C’est le plus jeune. Il a 21 ans. Il semble être la courroie de transmission avec les équipes ministérielles. Il a selon Stéphane ses entrées partout.

-10H16 :

Nouvel arrivant, Philippe, après avoir salué tout le monde, se présente à moi  » Donc moi je suis aussi un des collaborateurs de Richard et je m’occupe des événements. Parfois je suis aussi son chauffeur »

-11h

Il reste encore beaucoup de choses à faire à l’ordre du jour ! Notamment 124 mails à traiter sur la boîte de Richard, sans compter les mails reçus par ses collaborateurs et déjà filtrés. A peine le temps d’aller « faire une petite course » que c’est reparti. Aucun rendez-vous n’a été pris ce matin. Le bureau de Richard reste vide. Il faut tout boucler avant l’après-midi car on ne pourra pas travailler. Une table ronde sur l’égalité femmes/ hommes dans l’agriculture est organisée à 15h, par Richard, dans le cadre du Tour de France de l’Egalité, voulu par le premier ministre et par la secrétaire d’état à l’égalité.

Le numérique avec sa fracture territoriale comme ils le disent est un des dossiers de la pile « arc en ciel ». Les opérateurs classiques sont à la fois concurrents mais se partagent aussi le territoire. Tel secteur pour SFR, tel autre pour Orange… Rendez-vous est pris en fin de journée avec Seine-Maritime numérique l’instance départementale censée simplifier le problème…

La santé est le second dossier de la pile par ordre prioritaire. L’accès aux soins est un vrai problème sur la circonscription. Vient ensuite le dossier des écoles. La rencontre des élus des petites communes rurales pour faciliter les rapprochements et mutualiser les moyens est à l’ordre du jour des semaines à venir.

L’ensemble de ces dossiers constituent le cœur des problèmes de la ruralité. La raréfaction des services publics, la permanence des mairies réduite à quelques heures par semaine, la fermeture du dernier commerce de proximité, du bar tabac, du bureau de poste, le départ en retraite du dernier médecin du village, la menace de fermeture de l’école…sont le quotidien des élus de proximité et les dossiers « urgents » que gère le député et son équipe.

12h37

« Allons manger » lance Stéphane, « si nous voulons être à l’heure ». Nous quittons la permanence en deux temps et deux équipes.

Stéphane me propose de venir avec lui. Notre point de ralliement est un routier. Nous entrons dans une petite salle, c’est un bar des années 50 ou 60. J’ai l’impression de changer d’époque. Richard et Philippe sont déjà là. Plusieurs personnes sont avec eux, un cadre d’EDF, un agriculteur du village voisin, deux ouvriers de la centrale, la patronne est derrière son bar. Nous prenons l’apéritif. La serveuse passe dans mon dos… s’étonne de me voir là dans ce monde improbable ! Elle me parle à l’oreille, me demande qui je suis et pourquoi je suis là. Sa voix rocailleuse de fumeuse me semble rassurante « Qu’es qu’elle veut manger la petite ? » lance-t-elle.

« Charcuterie, crudités ou jambon de pays ? ». Nous prenons place à table, Richard est interpelé par les « pensionnaires » d’une table voisine. « C’est aussi ça le quotidien d’un député ! ». L’ambiance est conviviale, rustre, humaine, à l’image du vécu local. Les clients sont anachroniques, des jeunes ouvriers, des retraités, plus ou moins vieux, des couples de vie, de circonstance aussi… Richard se lève, va payer et s’en va.

Nous le suivons quelques minutes plus tard et nous arrivons juste 5mn avant l’heure de rendez-vous fixé. A l’intérieur 10 à 15 personnes sont là. Le maire de la commune et sa femme, ils sont agriculteurs. Deux femmes agricultrices à priori, Philippe, Richard, quelques hommes de la campagne. Une jeune femme est la déléguée départementale aux droits des femmes, elle vient de la préfecture. Richard propose que chacun s’installe. La table ronde va pouvoir commencer. La déléguée aux droit des femmes, le maire, le député et Stéphane sont derrière les tables de cantine qui pour l’occasion font office de table de conférence. Le public peu nombreux, même s’il s’est enrichi de quelques personnes, s’est installé aussi. Le maire a fait pendant ce temps sa courte allocution de bienvenue. Le député timide comme je l’avais perçu ce matin présente le sujet et passe rapidement la parole à Stéphane et à la déléguée de la préfecture. Il semble mal à l’aise de parler devant ces gens. Stéphane m’avait confié le matin :  » Tu verras, Richard est très bon dans ce qu’il fait. Mais il manque parfois un peu de confiance et d’expérience ». J’appris par la suite que le député avait à peine 40 ans et travaillait anciennement chez Citroën.

La parole est donnée à la salle, l’objectif de ces tables ronde du Tour de France de l’égalité est de « permettre d’obtenir les remontées du terrain »… C’est une première, la déléguée au droits des femmes insiste : « Il n’y a pas ou peu de table ronde d’organisées dans les campagnes ».

Un agriculteur prend la parole et parle au nom de sa femme, une autre parle de sa difficulté à être femme et agricultrice… L’horaire de la réunion était-il le meilleur ? Pas le matin pour les travaux de la ferme, pas trop tard en journée pour respecter la vie des animaux, à faire en fonction des disponibilités des intervenants, mais aussi de la disposition de la salle. Pas le midi car la salle communale est aussi la cantine…pas avant 15h car il faut la ranger et la nettoyer…Si parfois, les débats sortent du sujet, les animateurs que sont Stéphane et la déléguée de la Préfecture savent à chaque fois recentrer le sujet. « Si je vous comprends bien, les associations pour les femmes ne sont pas ouvertes aux hommes ? » Une agricultrice fait part de la création d’association de femmes.

La vie continue, chacun se sépare, prêt à se revoir…Le temps passe, Richard part sur Rouen il a RDV avec un autre député, Stéphane me ramène à la gare, la femme du maire rejoint son élevage de canard, la déléguée aux droits des femmes est déjà partie pour récupérer ses enfants à la sortie de l’école. Nous sommes vendredi il est 17h15. Il pleut à nouveau sur la Normandie, la nuit est tombée. Le week-end commence.

*Nom d’emprunt

Aurane POLIN

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